Archives du mot-clé Politique

f

Les catholiques sont-ils nuls en politique?

Thierry- Dominique Humbrecht est un religieux dominicain, écrivain, théologien, philosophe, lauréat de l’Académie des sciences morales et politiques. Il est l’auteur de «Mémoires d’un jeune prêtre» paru en 2013 aux éditions Paroles et Silence. Son dernier livre, «Éloge de l’action politique» vient de paraître aux éditions Paroles et Silence.


 Peut-on faire de la politique en se revendiquant d’une appartenance religieuse? N’est-ce pas faire le lit du communautarisme?

Frère Thierry-Dominique Humbrecht – Si c’est au nom de son appartenance religieuse que l’on fait de la politique, cela ne fonctionne pas car celle-ci est faite pour construire le bien commun. Ne servir que sa communauté serait contraire à la vie dans la cité. La politique vise le bien de tous par de belles actions.

Depuis longtemps, ce sont des chrétiens -ou des personnes qui en ont conservé les cadres mentaux et la culture- qui font de la politique. La plupart sont contraints à ne pas paraître chrétiens, par intimidation ou par inhibition. C’est à ça qu’on les reconnaît.

Les chrétiens doivent-ils se déclarer comme tels en politique? Cela dépend. C’est un arbitrage délicat qui nécessite de jouer sur plusieurs claviers, en estimant que l’on peut débattre de certains sujets rationnellement -encore faut-il que les interlocuteurs d’autres obédiences acceptent de faire usage de leur raison-, et d’autres selon les diverses théologies. Les questions qui concernent la personne humaine doivent être abordées sous leur aspect sociétal mais aussi dans leur dimension religieuse. Il s’agit de problèmes philosophiques qui nous concernent tous en tant qu’hommes; mais refuser de dire que certaines choses relèvent d’un engagement religieux, c’est avoir pris position par omission. Tous ont une idée de Dieu. La laïcité elle-même est une religion, athée plutôt que neutre. Il n’y a finalement pas de neutralité: ce sont toujours des religions qui s’affrontent.

Vous affirmez que l’enjeu de la société se situe désormais entre la nature de l’homme et l’existence de Dieu. Qu’entendez-vous par là?

La plupart des débats actuels touchent à l’homme et à sa dimension religieuse. Le corps politique se saisit de plus en plus de ces problématiques et édicte des lois contraignantes. Alors que s’il était neutre, il devrait les laisser à la liberté des gens.

Si Dieu existe, l’homme a une nature et sa vie a un but. S’il n’existe pas, alors l’homme n’a pas de nature et peut s’inventer des buts terrestres. Sartre disait: «Il n’y a pas de nature humaine puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir». On l’a vu pour le mariage homosexuel: l’argumentation pro mariage partait du principe qu’il n’y a pas de nature et que chacun fait donc ses choix. La liberté tient alors lieu de nature et il n’y a pas d’humanité à laquelle on est tenu de se conformer. La liberté sans nature règne sur fond d’athéisme.

Une certaine idée de l’homme est liée à une certaine idée du monde et à une certaine idée de Dieu, triangle vital. Notre rapport à l’un modifie notre rapport aux deux autres et il en existe plusieurs modèles de relation triangulaire. Le choix d’un modèle est lourd de conséquences dans les domaines économique, sociétal et politique.

«Mon royaume n’est pas de ce monde» dit Jésus. Pourquoi s’activer pour un chrétien si la victoire ne sera pas assurée ici-bas?

Le chrétien se bat sur le plan politique parce qu’il est homme, citoyen et chrétien. C’est son rôle, il fait partie du monde. Certes, le succès politique n’a rien d’assuré, Jésus ne l’a d’ailleurs jamais promis. La politique est une affaire humaine et il faut rendre à César ce qui est à César, c’est-à-dire voter, participer autant qu’on le peut à la vie de la cité et défendre les idées auxquelles on tient. D’autant que nous avons perdu -ou sommes sur le point de perdre- nombre de combats humains et éthiques actuels, à cause d’une logique politique, financière et idéologique dont on ne mesure pas encore assez la puissance. Le mariage homosexuel était préparé depuis une quarantaine d’années et dans une optique de subversion antichrétienne du mariage.

Certains chrétiens ne seraient pas touchés par un certain défaitisme, qui les dissuaderait de s’engager en politique?

Ce n’est pas une raison pour ne pas agir, surtout s’il s’agit de combats qui touchent à la dignité humaine, à la nature, à Dieu. On ne se bat pas pour remporter des victoires terrestres, mais pour le Christ. Aujourd’hui le pouvoir politique musèle la foi chrétienne. Mais si la décision issue de ce combat ne nous est pas favorable, nous aurons tout de même sauvé notre honneur face au Christ, aux autres et à nous-même. Cela sera inscrit dans les cieux. Nous savons aussi que les statues aux pieds d’argile s’écroulent vite.

Vous désignez les catholiques français comme des «intermittents du réveil». Qu’est-ce qui explique cette tiédeur?

Plusieurs paramètres sont à prendre en compte. Nous sommes dans un pays d’histoire, civilisation et culture chrétiennes. Les chrétiens ont pris l’habitude de s’y croire chez eux et d’y vivre avec une relative passivité. C’est pour cela qu’ils dorment.

S’y ajoute une attitude passive au sein de l’Église elle-même, depuis quelques décennies: il s’agissait de se fondre dans la société, de ne surtout pas se dresser face à elle comme un adversaire mais comme un acteur absorbé dans la masse, surtout si celle-ci était de gauche. Agir sans apparaître comme des chrétiens. Il y a eu une force inhibitrice considérable qui se refusait à critiquer les décisions de la société pour ne pas paraître contre le progrès. Par désir de rester dans le coup.

Aujourd’hui, la déchristianisation pousse à sortir de sa coquille. Le réveil est lent et douloureux mais nécessaire pour ne pas se laisser dévorer. Il est plus ardu encore pour les plus de cinquante ans qui ont pu vivre en chrétienté de manière confortable, en particulier dans le clergé. De nombreux clercs sont nés à une époque où les églises étaient pleines. Cette laïcisation sauvage les prend de plein fouet et les laisse un peu démunis face à un monde devenu féroce auquel ils n’ont pas été habitués.

Le changement de mentalités s’impose, non pour créer une contreculture, mais pour oser prendre position comme partenaire actif, intelligent et critique. Et cela par la voie de moyens médiatiques, encore trop peu utilisés parmi les pasteurs: peur d’être piégés, mépris de s’abaisser à la communication, ou encore parce que l’essentiel est ailleurs -ce qui n’est pas toujours faux. Malheureusement, aujourd’hui, toute chose qui n’est pas connue n’existe pas, c’est une loi médiatique terrible mais réelle. Une phrase du concile Vatican II dit que la vérité doit rayonner par la force de la vérité elle-même. Cela reste vrai, mais ce rayonnement ne suffit plus s’il est recouvert. Les gens sont gavés de doctrines contraires, notamment par la télévision, et la vérité est noyée dans le brouillard. Il faut donc courage et formation -pour parler il faut avoir des choses à dire- pour que les chrétiens se posent en acteur de notre société.

Outre la formation, vous déplorez que les jeunes catholiques s’engagent massivement dans des «métiers muets» au détriment des «métiers qui parlent». Pourquoi cette dépossession de transmission?

Elle n’est pas volontaire. Mais c’est assez étonnant: les catholiques ont le sens très vif de ce qui doit être transmis. Pourtant, proportionnellement, peu s’y engagent. La plupart font des écoles de commerce ou d’ingénieurs, alors que de très nombreux jeunes bobos athées et postmodernes embrassent les métiers de transmission, ils seront les agrégés de philosophie, les politiques ou les journalistes de demain. Ainsi, à égalité de talents et d’études supérieures, les jeunes catholiques font le choix de l’argent. Par prestige social, nécessité pour ceux qui désirent une famille nombreuse… Les métiers de transmission sont moins attractifs car méprisés et peu rémunérateurs. Tous n’ont certes pas à devenir professeurs mais un certain nombre est nécessaire. Au moins quelques-uns.

Nos jeunes grandissent avec la nouvelle évangélisation. Mais s’ils ne disent rien, ils n’évangélisent personne. Il ne s’agit pas seulement de témoigner mais aussi de transmettre. On ne dit pas assez à ces jeunes l’importance des métiers de transmission. Certains s’imaginent qu’une réserve est prête à se lever pour faire le travail. Il n’y en a pas. Je crois beaucoup en cette loi: «Tout peut être fait s’il y a des gens pour le faire». Si des courageux s’engagent, les choses avancent. Au fond, j’essaie de déclencher un déclic de cohérence: vous voulez transmettre? Transmettez!

Les chrétiens se méfient souvent de l’ambition politique. Est-ce un tort?

Certains craignent de se salir les mains. S’il y a des compromissions à faire sur la morale, Dieu ou l’homme, il faut effectivement s’y opposer. On peut toujours dire non.

Il peut aussi s’agir de pusillanimité: on n’ose pas avoir de grands projets et on se contente de petits. Si des jeunes, qui ont fait de brillantes études et se destinent à une prestigieuse carrière, se cantonnent à leur paroisse, c’est dommage. Leur ambition elle-même n’est pas assez christianisée et manque de magnanimité, cette vertu qui consiste à faire de grandes choses. C’en est assez du misérabilisme des projets chrétiens! On veut aussi du grand!

L’ambition est l’adaptation des projets à ses capacités. L’humilité consiste à être vrai. Elle essaie de réaliser ce que nos talents nous invitent à faire devant et selon Dieu. Il est ainsi possible d’être ambitieux et magnanime tout en étant humble. En revanche, l’humilité n’est pas la modestie, dans laquelle la personne comprime son affectivité pour s’effacer dans tous les domaines. On peut être ministre et humble, épicier et orgueilleux. L’humilité se détermine au don de soi à la mesure des talents reçus. Il ne faut pas vivre son ambition de manière laïque, modeste chez soi et requin dehors. Mieux vaut donner son meilleur.

Justement comment atteindre une laïcité apaisée dans notre société?

Dans mon livre, j’invite à sortir d’une laïcité sectaire pour parvenir à une laïcité théologienne, c’est-à-dire instruite des différentes religions. La laïcité à la française a été faite par des catholiques, pour et contre des catholiques. Elle est configurée pour la religion chrétienne, dans laquelle la foi établit la distinction entre l’agir de Dieu et l’agir humain, même si la laïcité a détourné la distinction en opposition. En revanche, elle ne marche pas avec l’islam, où Dieu fait tout, et qui se définit d’abord par la politique. Demander aux musulmans de vivre dans un régime laïque, c’est violenter leur religion de manière ignorante et dangereuse. Ce cadre, nécessaire pour nous, peut susciter une rancœur dont nous n’avons même pas idée, et qui se paiera un jour…

Notre laïcité est aveugle, il la faudrait plus instruite. Peut-elle résoudre les questions sociales qui se posent? Une société sans Dieu est impuissante à rendre les hommes heureux. Une laïcité théologienne lui permettrait d’être moins sectaire.

Qu’est-ce que la chrétienté de conviction? Quels en sont les enjeux?

La chrétienté de conviction est la situation dans laquelle nous nous trouvons: une certaine marginalité. Les chrétiens sont «exculturés» par la laïcité, la postmodernité militante et la culture médiatique actuelle. Ils ont pourtant une carte à jouer décisive: leur présence dans la société est pacifiante, parce qu’elle fait vivre les principes qui ont fait notre civilisation. Les chrétiens sont des éléments de liant social à une époque où la violence est de moins en moins jugulée par les politiques. Ils ont un rôle crucial de transmission des principes chrétiens qui tissent l’Occident et donnent une certaine conception de l’homme. Les hommes politiques ne s’y trompent pas: derrière leurs discours laïcards, sur le terrain, ils comptent sur les chrétiens.

Quand un jeune chrétien se met à parler, ses propos portent. La chrétienté de conviction consiste à redevenir une force de proposition. Si un catholique ose annoncer les fondamentaux qui valent pour les chrétiens mais aussi pour les autres partenaires de notre société et renouer les liens entre christianisme et culture, il fait vaciller les idoles. Je souhaite aussi qu’il les renverse par un gigantesque éclat de rire, elles ont en ce moment un air tellement guindé et ridicule…

Retrouver cet article sur sa plateforme initiale.

marieéglise-620x310

Politique chrétienne ou Chrétiens en politique ?

Y a-t-il une politique spécifiquement chrétienne ou seulement des chrétiens engagés en politique ? A quelques jours des élections départementales, nous avons posé la question à l’abbé Gérald de Servigny, prêtre du diocèse de Versailles, qui nous fait part de quelques éléments de réflexion afin d’accompagner le grand retour des jeunes générations de catholiques dans la vie politique.

Jusqu’aux années 70, les chrétiens engagés en politique avaient d’abord le souci d’un comportement moral irréprochable exempt de toute corruption, avec un train de vie exemplairement sobre. Il y avait là, comme dans la vie professionnelle en général, un sens aigu du devoir d’état et une sorte d’esthétique morale. Mais en revanche, c’est d’ailleurs un peu le revers de cette belle médaille, on ne vérifiait pas toujours l’exacte cohérence des décisions politiques avec la morale chrétienne : on était alors capable de mettre de côté ses convictions chrétiennes pour la cause du moment…

Aujourd’hui, après ces générations d’anciens qui ont fait, d’une manière parfaitement intègre, une politique parfois décevante en matière morale (qu’on pense aux lois sur le divorce, l’avortement ou plus récemment le travail du dimanche), la jeune génération issue des mobilisations de « la Manif pour tous » est convaincue de vouloir s’engager au service d’un programme politique au contenu résolument chrétien (défense de la vie, de la famille, etc.). Mais elle oublie quelquefois la manière chrétienne d’œuvrer en politique.

Pour les philosophes grecs la politique était davantage un art qu’une science. Au livre VI de La République, Platon décrit les qualités morales du souverain qui doit être vertueux, sage, et surtout philosophe. Dans cette veine-là, l’effort de l’homme politique d’aujourd’hui porterait d’abord sur la manière chrétienne et morale de faire de la politique. Mais la politique, selon l’acception moderne des Lumières (Hobbes, Rousseau, etc.), est surtout une science. Dans cette perspective-là le catholique engagé en politique insistera davantage sur un contenu politique conforme au droit naturel et à la morale chrétienne.

Qu’est-ce qu’une politique chrétienne ?

Comme le rappelait Benoît XVI, « l’objet principal des interventions de l’Eglise catholique dans le débat public porte sur la protection et la promotion de la dignité de la personne et elle accorde donc volontairement une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables » (Discours aux parlementaires européens du PPE, 30 mars 2006).

Ce qu’on pourrait appeler une politique chrétienne serait une politique au service du bien commun avec quelques points d’attention en matière morale, on dirait aujourd’hui « sociétale » :

– elle donne une place privilégiée à l’homme en toutes ses dimensions (corporelle, intellectuelle mais aussi spirituelle, trop souvent oubliée). C’est-à-dire une juste place pour l’homme par rapport au système (l’homme n’est pas seulement un élément au service du tout mais le transcende), à l’économie (l’homme ne se réduit pas à n’être qu’un acteur économique : producteur / consommateur), au monde (l’homme doit dominer la terre sans la détruire).
– elle a un souci pour les plus faibles : les enfants à naître, les pauvres, les exclus, les personnes âgées.
– elle se met au service des familles. Le mariage monogame et fidèle et le modèle familial qui en est issu sont des biens de civilisation apportés par le christianisme.
– elle a le souci de la justice, y compris entre nations (notamment entre le Nord et le Sud).

Mais nous le savons bien, avoir de bonnes idées ne suffit pas, encore faut-il avoir le talent de les expliquer, de convaincre, de remporter honnêtement le combat électoral, de mettre en œuvre avec prudence les justes réformes… Un art de faire de la politique que la morale chrétienne peut soutenir.

Qu’attendre des chrétiens en politique ?

Il y a en effet une manière vertueuse et chrétienne de vivre l’engagement politique, qui constitue, par fidélité à l’Evangile, une sorte de différence spécifique dans l’exercice de cet art :

– mener le combat électoral avec loyauté et charité (eh oui, la charité est de mise, même en politique !), en sachant également reconnaître le bien et le vrai chez l’adversaire.
– exercer un mandat dans un esprit de service, non seulement d’une manière désintéressée mais aussi par une présence assidue et efficace.
– être d’abord au service du bien commun avant de se soucier de son propre bien et même du bien de sa famille politique ou son parti.

Voilà ce que disait le Pape François le 16 septembre 2013 lors d’une homélie : « chaque homme et chaque femme qui assume une responsabilité de gouvernement doit se poser ces deux questions : est-ce que j’aime mon peuple pour mieux le servir ? Est-ce que je suis humble au point d’écouter les opinions des autres pour choisir la meilleure voie ? ».

Alors, politique chrétienne ou chrétiens en politique ? Les deux assurément ! Ensemble, ils constituent sans doute une piste pour essayer de faire de la politique autrement… Plus facile à dire qu’à faire, mais nous l’écrivons comme un encouragement pour tous les chrétiens qui ont l’audace de s’engager dans la vie politique !

Retrouver cet article sur sa plateforme initiale.